Cet article est un peu spécial, il s’agit de mon intervention lors du Salon des Entrepreneurs ce mardi à Lyon. Il parle de peurs, et de la peur qui m’a permis de me lancer.

J’en profite pour remercier Magali, la fondatrice des Sommelières, qui m’a permis de participer au salon, ainsi que Eve qui a animé le débat et les autres participants. On a passé un excellent moment !

La peur qui m'a sauvé la vie

En plus vous pouvez voir ma face parler des Aventurières sur TLM, en cliquant sur l’image ci-dessous.

LaureJouteauDailyMotion

Quand j’avais 12 ans, mon grand-père a fait un AVC. Il s’en est sorti avec peu de séquelles : il ne pouvait plus conduire.

Pas de problème puisque ma grand-mère, elle, pouvait conduire : elle avait son permis et elle avait conduit il y a bien longtemps de ça. Mais à ce moment là, elle ne voulait plus conduire. Elle avait trop peur.

Elle a dû avoir recours à des stratagèmes incroyables pour aller faire ses courses, et elle a bouffé du pain dégueu la plupart des jours parce qu’elle ne pouvait pas aller le chercher dans la ville d’à côté.

Ma mère, grande amélioration, conduit. Mais seulement sur les trajets familiers : aller à son travail, faire des trajets locaux. Par contre les longs trajets seuls la rendait malade.

Une fois d’ailleurs on a essayé d’aller à Paris. C’était à peu près une heure de route. A partir de la deuxième porte du périph, elle s’est mise sur la bande d’arrêt d’urgence. Elle a pleuré. On a fait demi-tour. Bref, on n’a pas vu Paris.

 

Génétiquement parlant, je suis un miracle, puisque non seulement j’ai eu mon permis – certes du deuxième coup, mais en plus je l’ai passé à Paris, histoire de conjurer le sort une bonne fois pour toutes.

Vous vous demandez peut être qu’est-ce que ça a à voir avec la reconversion, l’entrepreneuriat. Vous vous dites, « Je crois que Laure a mal compris le sujet ‘anecdotes et confidence’, si elle enchaîne sur son complexe d’Oedipe, je me barre discrétement. »

Prendre le volant par les cornes

Mais j’y arrive :

Parce qu’être entrepreneure pour moi ça veut dire une chose : décider de prendre le volant. Même quand on a tellement les chocottes qu’on préférerait se rouler en position foetale dans un plaid en pilou pilou et manger des popcorns au chocolat jusqu’à la fin de ses jours.

 

Si je vous dis ça, c’est parce qu’il y a deux sortes de peurs : la première, celle qu’on rencontre le plus souvent, c’est la trouille de faire quelque chose.

Tout le monde a peur. Puisque le titre de cette conférence c’est confidences et anecdotes, voilà déjà une confidence : la première, c’est qu’être sur cette scène réunit à peu près trois de mes grandes trouilles : être dans un lieu fermé et inconnu, être au milieu d’un grand nombre de personnes, être illégitime et nulle.

 

Quand j’ai monté les Aventurières, j’ai eu peur dans cet ordre : de déprimer à cause du chômage et de l’absence de structure, de me retrouver à vivre sous un pont en moins de temps qu’il n’en faut pour dire ‘fin de droits’, puis à la fin j’ai eu la trouille que mon boss ne signe pas ma rupture conventionnelle.

 

J’ai eu la chance de rencontrer mes héroïnes dans la vie, et de découvrir qu’elles aussi, avaient de tas de peurs dans ce genre. J’ai interviewé une avocate brillantissime, spécialisée dans les crimes de guerre. C’est le genre de personne qui gère en une semaine de mission le niveau de stress et de trouille que j’espère pouvoir répartir sur tout le restant de mes jours. Elle m’a raconté qu’elle avait peur d’envoyer son CV à la cour pénale internationale quand on le lui a demandé. Elle pensait que c’était pour être poli. J’ai aussi rencontré une entrepreneure qui avait survécu à la faillite, être coupée de sa famille, aux violences conjugales. Elle était devenue une entrepreneure à succès et défenseure des femmes victimes de violences, mais elle avait peur de faire du vélo.

Cette première peur, elle ne doit pas vous arrêter, parce qu’elle s’apprivoise : plus on fait les choses, plus on s’habitue et la peur disparaît.

Ce n’est pas cette peur la plus importante.

Il y a une peur dont vous devez vous méfier plus que toutes les autres. Une peur qui arrive subreptiscement, presque trop tard. Une peur qui n’a pas la saveur de la panique, ou celle des papillons dans le ventre. C’est une peur froide. Une peur qui a le goût de la déception : celle d’être passé à côté de qui vous auriez pu être parce que vous aviez trop la trouille pour y aller.

C’est cette trouille qui m’a sauvée, et qui m’a permis de monter les Aventurières au moment de ma vie où j’étais le plus trouillarde. J’avais peur de beaucoup de choses : dans le désordre : être coincée dans le métro, me planter, ne jamais trouver ma voie, changer d’avis trop souvent, mais une peur dominait toutes les autres : celle de m’ennuyer toute ma vie.

Dépasser sa peur

Mon passé de bonne élève

Comme beaucoup de filles qui tournaient bien à l’école, j’ai suivi un gentil cursus de bonne élève : un peu insolente, de mauvaises langues racontent que les félicitations du conseil de classe étaient parfois arrachées à Mme Petit, la prof de maths, qui me vouait une haine éternelle pour avoir ruiné son expérience qui prouvait qu’un cube contenait trois pyramides de la même longueur d’arrête. Mme Petit, si vous êtes là, je ne suis toujours pas convaincue des bienfaits pédagogiques de faire des pâtés de sable devant une classe de troisième.

 

J’ai continué en allant au lycée, prépa, concours, boulot. Je me suis laissée porter. J’étais passionnée par beaucoup de choses, mais pas forcément très longtemps. Je changeais de boulot à peu près tous les 1 an et demi 2 ans pour tromper l’ennui qui me rattrapait systématiquement, et de plus en plus vite.

 

Un jour un ami m’a dit ‘tu devrais monter ta boîte’ et je lui ai ri au nez. Ca me semblait complétement ridicule. J’avais peur. Peur de ne pas être si douée que ça, de n’avoir que de la chance. Peur d’être fondamentalement la personne la plus fainéante de l’humanité. J’étais persuadée que si on me laissait ne pas travailler trop longtemps d’affilée, j’allais sombrer inexorablement dans la paresse, et qu’on retrouverait mon cadavre, le doigt sur le trackpad, entourée de cartons de pizzas et de mc flurry. L’autopsie révélerait une rupture du foie par ingestion d’une quantité indécente de chocolat et le dernier site visité sur mon ordinateur serait un site de streaming.

Le tournant

Et puis en 2012, j’ai assisté à une conférence de Michelle Bachelet. Elle disait que les femmes manquaient de modèles féminins variés, qu’il fallait changer ça. Que les petites filles qui naissent aujourd’hui devait pouvoir regarder les médias, regarder autour d’elle et se dire ‘Tout est possible’. J’ai décidé de faire ma part et de lancer un site d’interviews. Le concept était simple : je demandais partout autour de moi ‘citez-moi une femme qui vous a inspiré dans votre vie’ et j’allais interviewer cette femme. Je me suis retrouvée dans une aventure fantastique, à rencontrer des réalisatrices, des avocates, des chefs de cuisine, des actrices, des libraires du désert, des révolutionnaires, des profs.

 

La seule chose qu’elles avaient en commun : le truc. C’est précis hein. Mais je suis sûre que vous savez de quoi je parle. Ce truc qui fait briller les gens un peu plus, qui fait que tout le monde se tait pour écouter leur histoire. Qu’à la fin le thé a refroidi et les cigarettes se sont consumées et la nuit est tombée mais on est toujours scotchée. Ce truc, c’est ce que j’appelle le génie.

 

Quelques années plus tard, c’est pour libérer les génies que les Aventurières sont nées: j’ai voulu créer une ‘école en ligne’ pour trouver et libérer ces génies.

J’ai commencé à regarder autour de moi et à voir que la plupart des gens étaient éteint. Stressés, occupés, pressés. Mais éteints.

Je suis devenue obsédée par l’idée que tous ces gens, qui acceptaient de ne pas exploiter leur potentiel, de vivre en pilote automatique, avaient un génie qui ne demandait qu’à être libéré.

 

Chaque fois que je rencontrais quelqu’un je me disais :

‘Que ferait cette personne si elle était sûre de réussir?’

J’étais galvanisée et atterrée à la fois en pensant au nombre de livres, d’oeuvres d’art, de découvertes, d’inventions géniales, d’associations, d’entreprises qui ne voyaient même pas le jour parce que celle qui aurait pu les porter avait enterré ses rêves sous des bonnes excuses et de la trouille.

Et si vous êtes déjà en train de faire la liste des raisons pour lesquelles ça ne s’applique pas à vous, parce que vous, vous êtes content avec votre job actuel. Il n’est pas complètement génial, mais il est stable, il met l’argent sur la table et vos collègues sont plutôt sympa, et ce que vous faites ne vous passionne pas tous les jours mais c’est des rêves d’ado ça d’être passionné par son boulot et puis c’est la crise et vous avez un emprunt quand même et puis vous avez essayé d’écrire un roman mais franchement vous n’arrivez jamais à vous y mettre c’est pas tout le monde qui peut pondre du best seller au petit déj alors si c’est pour y mettre des efforts et vous rendre compte que vous êtes nuls, c’est encore plus décourageant. Et tout ça c’est sans compter sur les enfants et les votres c’est la prunelle de vos yeux rien que les voir grandir et pouvoir leur payer un cartable hello kitty quand ils le demandent, c’est ça votre plus grande joie.

 

Qu’est-ce que j’entends ? Blablabla peur blibliblibli trouille aglagla frousse.

Ca n’a pas été une longue et douce histoire pour monter une boîte. D’abord il faut savoir que tout le monde et leur grand-mère ont un avis sur la façon de monter une boîte.

Par exemple dans ma famille, comme ils savent que je n’aime pas beaucoup me lever le matin, et que j’aime bien finir le travail à temps pour aller boire des verres avec mes potes, ils m’ont dit ‘Tu sais qu’il va falloir travailler dur, la plupart des gens bossent tous les soirs et les week-ends pour à peine s’en sortir au bout de plusieurs années.’

Aucune des personnes qui m’ont dit ça n’avaient monté une boîte, j’ai donc décidé de ne pas les écouter.

Je vous recommande cette méthode de tri pour les conseils non sollicités comme les autres, c’est radical.

Est-ce que je veux la vie de cette personne ? Est-ce que cette personne a fait ce dont je rêve?

La dernière question que j’ai pour vous c’est est-ce que vous avez besoin de courage pour attaquer la semaine ?

Est-ce que vous êtes content quand quelqu’un vous dit ‘oh lala bon courage hein, allez, plus que deux semaines et c’est l’Ascension?’.

Parce que si vous avez besoin de courage, c’est que tout n’est pas si rose. C’est que vous affrontez bien quelque chose. Et il en faut du courage pour faire taire son génie et rester en pilote automatique jour après jour.

 

Parce que je vais vous confier quelque chose : le génie, il veut sortir. On appelle ça les crises de la cinquantaine, du quart de siècle, de la trentaine etc etc. Ce ne sont pas des crises, ce sont des rébellions de génie.

Vous êtes une combinaison unique de votre patrimoine génétique, votre histoire personnelle, et le moment dans l’histoire où vous êtes nés. Le génie qui est en vous n’aura pas d’autre occasion de sortir, vous êtes son unique chance. Alors faites-moi confiance, il ne va pas vous lâcher de sitôt.

Quitte à avoir besoin de courage pour aller bosser le matin, pourquoi ne pas l’utiliser pour affronter votre trouille et partir à la recherche de votre génie.

Tout ce que je peux vous souhaiter aujourd’hui, c’est d’ouvrir la porte. De vous installer au siège conducteur. Tranquille, sans mettre le contact, voyez si vous vous sentez bien. Et puis quand vous êtes à l’aise, mettez les gaz et voyez où ça vous emmène.

Parce que si vous faites ça, je sais qu’on se reverra. Dans quelques années, dans quelques mois, je viendrai m’asseoir, et j’écouterai votre histoire.

Je vous souhaite de très belles Aventures.a

 

 

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