Quand mon grand-père est mort, on se serait cru dans un film italien. Des centaines de personnes étaient là, l’église du village ne pouvait pas contenir tout ce monde alors le reste débordait sur la place, et attendait dehors. Des hommes dans leurs costumes spécial « enterrements et mariages » fumaient, nerveux. Une foule d’inconnus de tous âges qui passaient à côté de nous en nous touchant le visage ou la main et en disant des choses comme « C’était quelqu’un de bien ton grand-père », « tu lui ressembles beaucoup », « nous sommes venus du sud de la France pour lui dire au revoir, tu ne me reconnais sans doute pas la dernière fois que je t’ai vue tu étais grande comme ça ». 

 

Dans ma famille, c’était le héros. L’homme inépuisable, qui se levait à 5h tous les matins pour aller faire les tournées et nourrir sa famille et ses 6 enfants. Qui transportait des brouettes de briques dans la montée en bas de chez moi, et qui passait au moins une fois par semaine prendre « un ptit kawa ». Un pilier. Un homme respecté et aimé, généreux jusqu’à se mettre dans la merde. Un complice aussi, quand il planquait ses clopes et ses bonbons à la menthe (haleine oblige) dans les coffres de voiture de mes cousins « Le dis pas à ta grand-mère » et « profitez en pendant que vous êtes jeune ».

 

Tout le monde pleurait, les mouchoirs s’échangeaient par paquets. On est une famille de pleureurs. On aurait pu faire fortune dans le business des larmes « Jouteau et fils, des larmes sincères pour tous vos évènements ». C’est très cathartique de verser des seaux de larmes ensemble, cette sensation de soulagement qui intervient après avoir pleuré sans retenue. Et puis après la messe, il y a eu la procession, à pied, jusqu’au cimetière, avec ma grand-mère soutenue par ses enfants et suivie par ses petits-enfants. Ça avait quelque chose d’un peu surréaliste. Je me demandais d’où venait tout ce monde. Je me disais que mon grand-père devait vraiment être un héros pour qu’on bloque une rue avec tous les gens venus lui dire merci et au revoir.

 

Quelques années plus tard, pour un projet d’interview j’ai décidé d’interroger ma grand-mère sur sa vie.

 

Là où mon grand-père était le héros, ma grand-mère, comme dans beaucoup de famille, c’est le quotidien. Il vit des aventures, elle s’assure qu’il y a à manger sur la table. Il travaille, elle fait fonctionner le foyer.
Il vit, elle fait vivre.

 

On s’est installées toutes les deux, j’ai posé le dictaphone sur la grande table de la cuisine et son éternelle nappe en plastique à imprimés floraux. Ma grand-mère repassait un grand drap sur le côté pendant que j’étais posée, suprêmement inutile à côté d’elle, son histoire alternant avec les « pshshhhhh » de la vapeur.

Elle commence par me raconter son enfance. Elle a perdu son père très jeune, pendant la guerre, et une partie de sa vie s’est scellée là. Avec deux petites soeurs et un frère, elle est devenue le pilier manquant de sa famille. Elle a commencé à travailler le plus tôt possible, a du voir ses soeurs et son frère placés à l’orphelinat pendant quelques années parce que sa mère ne pouvait plus les nourrir.

 

Je me souviens d’une phrase en particulier. Ma grand-mère aimait travailler, et après chaque grossesse (au rythme d’à peu près une par an, ils étaient sur un bon rythme de croisière), elle voulait s’y remettre. Elle m’a dit « Au quatrième, j’ai compris que ça allait devenir compliqué ». Dans ma tête je me disais « Mais quoi?? Avant 4 elle se disait que ce serait pépouf ou quoi ? »

Au fur et à mesure de l’histoire, je me rendais compte que pendant toutes ces années, j’étais tombée dans le panneau. Pendant toutes ces années, j’avais idôlatré mon grand-père, celui qui se levait à 5h du mat pour bosser, sans penser une seconde à elle, qui se levait à 5h pour lui préparer son petit-déj, puis s’occuper de leurs 6 enfants. Je n’avais aucune idée de ses rêves, de ce qu’elle avait aimé faire, ce qu’elle aurait eu envie de continuer. Elle avait un sens du business très développé, qu’elle n’a pas pu faire fructifier parce que bien sûr, à cette époque, elle n’avait pas complètement son mot à dire sur ces choses là.

 

En deux jours avec elle, j’ai rattrapé des années de joies, de frustrations, de jalousie mesquines de voisins et d’une histoire d’amour inconditionnelle comme on lit dans les livres.

 

Ma grand-mère est devenue mon héroïne incontestée.


Je l’avais toujours utilisée pour son statut, ce qui était acquis entre nous : son amour, son écoute, sa réserve inépuisable de sucre candy*. Je me sentais super naze d’avoir passé tout ce temps à ses côtés sans avoir aucune idée de qui elle était, à part la gentille mémé qui cuisine super bien et recoud tes vêtements discrétos pour pas que tes parents tapent des crises.
Cet hiver là j’en ai parlé à tout le monde, j’arrêtais pas de raconter à quel point ma grand-mère était une super badass de dingue. Ça me semblait inacceptable que qui que ce soit passe une minute de plus en ma présence sans savoir qui elle était.

 

Deux ans plus tard, le 31 décembre sans prévenir, ma grand-mère a fait un malaise et elle est décédée.

Elle est restée quelques jours dans le coma, avec ses enfants et petits-enfants se relayant à ses côtés pour lui raconter des histoires et passer un moment avec elle. Je n’ai pas voulu y aller. J’avais l’impression que je venais juste de la rencontrer et elle partait déjà, et je voulais, égoïstement, garder cette image d’elle, de cette femme qui ne s’est jamais laissée abattre, pleine d’aventures et d’envies.

 

Je la vois souvent, dans mes pensées, et je lui demande conseil quand je me sens coincée. Elle me dit de ne jamais regretter, et elle est toujours beaucoup plus courageuse que moi quand une opportunité se présente.

Le jour de son enterrement, il y avait tellement de monde que les gens débordaient sur la place de l’église. Des inconnus de tous âges, et sa famille aux premiers rangs. On a chialé des seaux tous ensemble, et puis on a bloqué la rue en remontant jusqu’au cimetière.

 

Ma grand-mère était une aventurière et j’ai failli ne jamais le savoir.

 

* Je croyais que le sucre candy ça ne « comptait pas » donc j’aimais bien en garder pour les manger juste avant de m’endormir… et après je maudissais mes parents pour m’avoir donné des dents si pourries

Photo de Cristian Newman /Unsplash

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